
Éva a lu pour vous ..
Chroniques littéraires
Silence dans les champs
Nicolas Legendre
Arthaud
12 avril 2023
352 pages
Enquête document
Chronique
9 janvier 2024

Prix Albert Londres 2023
« C’est pas la Corse ici. On te tue pas. C’est plus subtil. C’est sournois. La peur… »
"Ô trop heureux les cultivateurs, s'ils connaissent leur bonheur ! Loin des discordes armées, la terre d'elle-même leur prodigue avec une justice parfaite une nourriture facile."
Les Géorgiques de Virgile
Si seulement ce chant était encore d'actualité !
Si seulement la Bretagne et nos campagnes françaises et européennes n'étaient pas devenues des champs de bataille. La guerre est déclarée depuis longtemps, elle fut insidieuse mais aujourd'hui elle éclate au grand jour.
J'ai fini ce livre hier et je reste totalement sidérée par ce que révèle l'auteur dans cette enquête reportage. Une plongée effarante dans le monde merveilleux de l'industrie agricole bretonne, glaçante, coupante comme un scalpel particulièrement effilé, capable de trancher dans le vif du sujet, d'atteindre le plus petit organe gangrené par la maladie du productivisme, outil parfait du micro-chirurgien émérite qu'est devenu Nicolas Legendre au cours de sept années de recherches journalistiques quasi-policières.
Bien que ce ne soit pas une fiction, l'impression de tourner les pages d'un thriller sociétal, politique, de terroir, et même d'un polar de haut vol, est troublante. Je suis également admirative de la beauté du style littéraire. Dieu que ce livre est magnifiquement rédigé !
Les images, les comparaisons, les parallèles, témoignent du profond attachement de l'auteur pour sa terre, pour ce pays, ses us et coutumes, ses habitants en danger aujourd'hui après plus de quarante ans d'une politique agricole désastreuse dont les conséquences néfastes aujourd'hui touchent tous les français.
"À la faveur d'un alignement de planètes économiques, politiques et syndicales, un "conglomérat idéologique" s'est mis en place. Chambres d'agriculture, lycées agricoles, presse spécialisée et lobbies agro-industriels ont diffusé à l'unisson la sainte parole productiviste. Rationalisation, économies d'échelle, industrialisation, spécialisation, mécanisation puis robotisation ont été présentées comme les moyens ultimes pour atteindre les objectifs quasi transcendantaux de la "croissance" et du "développement économique." "
Et tant pis si des éleveurs, agriculteurs, petits fermiers sont écrasés, détruits par ce rouleau compresseur, victimes collatérales d'un petit groupe de personnes s'enrichissant sur leur dos, les obligeant à s'endetter encore et toujours, à vivre de rien, à besogner comme des esclaves poussés au désespoir, à la terreur, au suicide. Sommes-nous en Bretagne ou dans un remake rural du "Parrain" ou de "La Firme" ?
" - Si on entend par mafia " loi du silence ", ne pas balancer, fermer sa gueule quand il y a des pratiques délictueuses et des pressions, alors oui, ce système est mafieux." affirme un conseiller d'élu.
Tout est dit, précis, incontournable : j'en ressors dégoûtée, terrifiée, furieuse.
Les mondes de la banque (crédit agricole), de la politique, de l'industrie, certains acteurs de l'économie régionale ont été complices à poursuivre inlassablement cette course infernale qui, si elle continue ainsi, nous mènera dans le mur.
Deux figures majeures que tout oppose sont portraiturées ici avec brio et force détails :
"Dédé" André Pochon, "sorte de Jean d'Ormesson rural", pétillant d'énergie, d'intelligence, au solide bon sens et pragmatisme paysans. Un homme éclairé, courageux, qui transmit en France et à l'international ses réflexions nées de son expérience, de ses connaissances, de sa capacité à se projeter dans l'avenir sans oublier les méthodes ancestrales ayant fait leur preuve. Nonagénaire infatigable et passionné, il continue à intervenir auprès d'étudiants, de la presse, d'écrire des tribunes pour qu'enfin l'on redresse la barre rapidement. Il est une mémoire vive de l'Histoire de l'agriculture depuis l'après Seconde Guerre mondiale : productivisme effrénée, remembrement, culture intensive de maïs, utilisation de produits chimiques, comportements inacceptables de certaines coopératives agricoles, de certaines agences bancaires, de certains élus et gouvernements...
À contrario, Alexis Gourvennec est le parfait chantre et représentant de ces "Saigneurs de la terre", de ces vampires, de cette industrie agricole et ce consumérisme sans pitié, sans foi, uniquement préoccupés de produire et de s'enrichir à outrance en méprisant les "minables" que représentent les petits fermiers, cultivateurs, éleveurs condamnés à disparaître, à s'écraser.
Que mangeons-nous ? Comment notre nourriture est-elle produite ? Pouvons-nous avoir confiance en ce qui nous est vendu par les grandes enseignes, Carrefour, Intermarché, etc... et combien de souffrances se cachent derrière la barquette de blancs de poulet ou les tomates que j'achète pas naïvement mais pas non plus totalement consciente de la gravité de la situation des agriculteurs et éleveurs aujourd'hui et des répercussions catastrophiques pour les écosystèmes et pour l'ensemble de la population ?
L'argent toujours l'argent, le profit, le pouvoir, sont au centre des préoccupations de ceux qui se goinfrent, incapables de se projeter dans l'avenir, d'avoir une vision à long terme.
Nous sommes à la croisée des chemins sachant que nous avons une obligation pour les générations de demain de sauver la Terre, de cesser cette production outrancière, de revenir à un économie à taille humaine, de rétro-pédaler vite et bien, de refuser des décisions iniques et inappropriées imposées par la communauté européenne.
Le témoignage de Michel Piel, exprime parfaitement la situation et l'état d'esprit actuel :
" Le récit de Michel a tout de la parabole. Il résume l'un des enjeux de l'époque : le passage de témoin. L'adieu, ou pas, aux temps pétrochimiques et l'avènement, ou pas, d'autre chose. Les propos de mon hôte font écho à la confusion qui règne en l'an de grâce 2023, quand les anciens reprochent aux modernes de vouloir vivre comme des "Amish", quand les modernes considèrent que les anciens ont cramé le présent et bradé l'avenir, et quand naît la notion de "générations futures"."
Cet ancien cadre de la Confédération paysanne et créateur avec son épouse, des associés et une dizaine de paysans de la région rennaise du commerce Brin d'herbe, un des tout premiers magasins bretons de vente directe du producteur au consommateur, il sait de quoi il parle. L'espoir renaît grâce à ces précurseurs. Rêvons de belles fermes "propres" n'utilisant pas de pesticides, respectant les bêtes, permettant de dégager un revenu correct sans plus dépendre des coopératives. Brin d'herbe fut rentable rapidement car ce commerce répond aux exigences des consommateurs en terme de rapport qualité-prix, de conscience politique et écologique. Succès donc d'un circuit court et d'une agriculture redevenue humaine.
Espérons et participons à notre échelle à cette révolution nécessaire et vitale en tant que citoyens et consommateurs.
Merci à l'auteur pour cet ouvrage édifiant et exceptionnel.
