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Éva a lu pour vous ..

Chroniques littéraires

Le Voyant d'Étampes

Abel Quentin

De L'Observatoire

Le 18 août 2021

384 pages

roman

Chronique

9 mai 2026

Lecture de cette chronique sur la chaîne YouTube Evangéline Brunoy


Prix de Flore 2021 

Prix Maison Rouge

Prix Choucri-Cardahi 2022

Prix littéraire du barreau de Marseille


" Je ne suis pas prisonnier de l'Histoire. Je ne dois pas y chercher le sens de ma destinée. "

Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952


" La lune se noyait dans tous les Potomac Je mendiais ton amour et ses très grands bûchers "

Robert Willow, Massachusetts Avenue, 1951


Je me suis demandé un peu inquiète si finalement je n'était pas un soixantenaire, blanc, hétérosexuel, universitaire, totalement perdu dans cette époque de wokisme effréné, où le monde se partage en clans, en ghettos, en racisés non-racisés, en LGBTQ and co, où il faut impérativement tout étiqueté, labellisé, et surtout faire attention à ce que l'on dit ou écrit au risque d'être vilipendé immédiatement, blacklisté, sacrifié sur l'autel des réseaux sociaux s'enflammant dès qu'un individu joue les troubles fête, dépasse les limites du pré carré qui nous est assigné.

Je suis mal barrée. Jean Roscoff, sors de ce corps ! C'est un ordre ! 


Faudrait-il donc comprendre : exit toutes les velléités et les efforts de près de trente ans d'arriver à un universalisme égalitaire sans être évidemment oublieux des drames vécus au cours des siècles par certains, bien au contraire, mais enfin libéré du principe de race explosé par les scientifiques puisque celle-ci n'existe tout simplement pas.


C'est prouvé, on peut enfin respirer mais..... non, trop facile : est-ce à dire que ceux qui, d'un côté ou de l'autre de la barrière, j'ai nommé les racistes de tous poils ridiculisés par ces dernières découvertes sur les gènes et le sang et en face, certaines de leurs cibles, détestées sous le prétexte imbécile et insupportable de la couleur de leur peau, se sont soudain trouvés perdus si on leur retirait le mot "race" du vocabulaire, s'il était relégué aux oubliettes ? Que leur reste-il, alors ? Vaste question ! 


Voici donc une satire féroce, ironique, cruelle, pertinente, époustouflante, dérangeante et tellement drôle se rapprochant d'un roman d'Alessandro Piperno, postérieur à celui-ci, "Un air de famille" où son personnage Alessandro Sacerdoti, double italien de notre anti héros, le dit Jean Roscoff, voit sa vie, sa réputation détruite par une cabale montée de toute pièce, via les réseaux sociaux, concernant la supposée misogynie de ce professeur accusé fallacieusement par une de ces anciennes élèves en quête de visibilité et de followers. 


Ici, la faute commise est tout autre. Jugez-en vous même : après avoir fait paraître un texte en début de carrière sur le couple Rosenberg, osant défendre la thèse de leur innocence, des archives avaient malheureusement été rendues publiques trois jours après la parution, infirmant totalement le propos de Roscoff, faisant de lui un paria, la cible d' injures et de quolibets inouïs. L'avenir avait été, dès lors, fort sombre pour ce spécialiste de l'histoire américaine en particulier de la période cauchemardesque du maccarthysme !

Relégué pendant des années dans l'obscurité, marqué au fer rouge de la bourde magistrale, le voilà à l'heure de la retraite, divorcé depuis peu, père d'une fille en couple avec une Virago très dans son temps, au verbe haut et à la parole assassine, le traitant à charge évidemment sans possibilité de remise de peine. Que faire ?


Voici que lui revient en mémoire les poèmes d'un certain Robert Willow, communiste, ayant fui les États-Unis dans les années 1950 pour arriver à Saint-Germain-des-Prés et se mêler aux existentialistes et à la cour entourant Sartre. 

Il prend bientôt ses distances avec ce microcosme pour s'installer à Etampes et composer des poèmes.

Sa fin tragique au début des années 1960 a peut-être privé l'humanité d'une œuvre fabuleuse. 


Pour Roscoff, écrire une biographie de ce personnage inscrit dans une période qu'il connait très bien pourrait parfaitement lui permettre de retrouver sa place au sein de l'intelligentsia française, lui redorer le blason.

Sauf que des décennies sont passées entre son premier ouvrage et celui-ci intitulé "Le Voyant d'Étampes". Non seulement concernant les moyens de communication, de recherche sur internet, mais aussi de frilosité et de sévérité de l'opinion publique ; les # ceci ou # cela étant légion, de véritables extrémistes de la pensée propre, cadrée, normative sous couvert hypocrite de libérer la parole, censurent à tout va, condamnent impitoyablement...


Notre ami a commis une faute impardonnable : 

Robert Willow n'est pas que poète, communiste, exilé en France, américain, il est avant tout NOIR. 


Comment un blanc peut-il se permettre de raconter la vie d'un noir, que peut-il y comprendre lui le non-racisé, quelle légitimité a-t-il ? Aucune ! 

Lui, bêtement, naïvement, a voulu écrire sur un artiste dont il aimait les poèmes, rien d'autre. 

Mais de quel droit !?!?  Lui crient tous les chantres des nouvelles règles. 


Une descente aux enfers commence pour le pauvre Jean, menaces, procès d'intention, coups bas, relations tendues avec son ex, avec sa fille tiraillée entre son père et sa compagne Jeanne toujours plus intransigeante, avec son faux cul d'éditeur.

Comment va-t-il pouvoir se sortir de ce guêpier inimaginable ? 


Nous sommes tous pris à partie par ce texte bousculant nos convictions, les remettant en question, brossant une fresque contemporaine de l'histoire de la France, à grands coups de brosses, même plus de pinceaux ! Impitoyable et savoureux tant le propos est brillant, sans pitié avec le pauvre Jean Roscoff et nous-mêmes, avec l'époque démente que nous traversons. Et que c'est bien écrit, un vrai bonheur ! 

La fin est La cerise sur le gâteau longuement concocté par Abel Quentin ! Un grand éclat de rire tant la conclusion est cyniquement réjouissante. 

Fantastique !

Quatrième de couverture

« J’allais conjurer le sort, le mauvais œil qui me collait le train depuis près de trente ans. Le Voyant d’Étampes serait ma renaissance et le premier jour de ma nouvelle vie. J’allais recaver une dernière fois, me refaire sur un registre plus confidentiel, mais moins dangereux. »

Universitaire alcoolique et fraîchement retraité, Jean Roscoff se lance dans l’écriture d’un livre pour se remettre en selle : Le voyant d’Étampes, essai sur un poète américain méconnu qui se tua au volant dans l’Essonne, au début des années 60.

A priori, pas de quoi déchaîner la critique. Mais si son sujet était piégé ?

Abel Quentin raconte la chute d’un anti-héros romantique et cynique, à l’ère des réseaux sociaux et des dérives identitaires. Et dresse, avec un humour délicieusement acide, le portrait d’une génération.

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