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Éva a lu pour vous ..

Chroniques littéraires

Le regard dans les mythes grecs 

Efi Papavassilopoulou

7e Ciel

Le 29 juillet 2024

124 pages illustrées

Essai

Chronique

20 août 2025

"Regarder est différent de voir. Le voir est biologique, il devient regard avec son application dans le temps, l'espace, et quand il acquiert la capacité de capter, de pénétrer ce qu'il y a derrière la surface du voir simple."


Efi Papavassilopoulou poursuit dans ce sixième essai son investigation et son analyse des mythes et de la philosophie grecs ; ici le regard est au centre de son attention. Grâce au traitement de ce thème, Ô combien central en cette époque où tout n'est qu'image et apparence, sont mises en évidence l'importance et les conséquences incroyables que les textes mythiques, leur diffusion et leur enseignement, fondateur de la culture occidentale, ont eu par le passé jusqu'à aujourd'hui sur notre quotidien, notre psyché, notre inconscient, nos actes. 


Le tour d'horizon offert dans ces pages est des plus sidérants, presque dérangeant en ce qu'il révèle de nos automatismes liés à un endoctrinement. Plus on croit savoir, plus on est ignorant. 


De par sa formation en histoire, en philosophie et en psychanalyse, donc légitime à aborder un tel sujet, l'autrice multiplie les angles de vues, les modes de réflexion sur une question qui pour chacun de nous, est bien plus centrale qu'il n'apparaît de prime abord.


Ainsi, nous sommes normalement tous dotés de l'aptitude de voir. Mais sommes-nous capables de regarder vraiment les autres, les évènements, de prendre la distance nécessaire pour analyser correctement ce qui nous arrive ou les personnes que nous rencontrons ? Avons-nous les armes, le vécu, l'expérience, l'expertise indispensables afin d'approcher de la vérité ? Est-ce même possible ? Ne sommes-nous pas influencés par notre éducation, notre conditionnement, nos liens affectifs, nos origines ethniques, sociales, etc...? En une ère ou le faux se fait passer pour véridique, où toutes les informations peuvent être taxées d'être des fake news, où la censure que nous nous imposons à nous-mêmes ou qui nous est assénée n'a jamais été aussi paralysante, pouvons-nous vraiment, en notre âme et conscience, ( expression intéressante !) dire "je sais", "je comprends", " je connais la vérité" ? 


" On dit que le regard est la fenêtre de l'âme, qu'il peut être noir, méchant, doux ; il exprime notre personnalité, nos états d'âme. Les signes qui l'accompagnent socialement, culturellement nous aident à l'interpréter. "


Comme toujours pour bien construire un raisonnement, il faut revenir à l'origine de toute chose, donc nous remettre en mémoire les mythes et légendes constitutifs de notre mode de pensée, de ressentir, d'en suivre leur évolution à travers différentes figures mythologiques incontournables, en nous concentrant ici sur le phénomène de la transformation de la vue en regard et des circonstances nécessaires à l'émergence du dit regard. 


Ainsi toute une galerie de personnages hauts en couleurs apparaissent devant nous. À nous de les regarder vraiment. 

Nous allons aller crescendo : 

De Cyclope bien mal loti côté vue, et Argos aux cent yeux, tous deux incapables de passer de la fonction biologique de voir à l'étape de l'analyse et donc du regard, nous croisons des figures de plus en plus évoluées, dotées de qualités et dons extraordinaires offerts par les Dieux. Ainsi Hermès, baigné de la clarté indispensable au regard, capable de se mouvoir entre la vie et le royaume d'Hadès donc de la mort et de l'obscurité ; Appollon qui est lumière et beauté de l'apparition sans expérience des ténèbres, en capacité de donner en héritage à sa descendance le don de divination par exemple à Métis, célèbre pour son flair, son intuition, capable de pressentiment. Viendront ensuite Athéna, au regard perçant, Méduse au regard mortel, Baubo symbolisant le lien entre regard et sexualité, Cassandre l'orgueilleuse jamais crue malgré sa connaissance de l'avenir, Pythie, dotée des mêmes pouvoirs que cette dernière mais dont le nom signifie persuasion, les amants Psyché et Amour, Narcisse, Tirésias le devin aveugle changeant de sexe régulièrement, Calchas le prophète connaissant le passé, le présent, le futur, en compétition avec Mopsos à la sensibilité supérieure qui le conduit à regarder vraiment l'autre, Orphée époux d'Eurydice, revenu des enfers donc capable comme Hermès de passer entre les deux royaumes, apte à prophétiser, musicien donc sensible aux sons mais qui pourtant priviligiera malheureusement le regard à l'ouïe au moment de franchir avec sa femme les limites entre mort et vie, Œdipe se crevant les yeux en découvrant ses crimes involontaires, Ulysse reconnu à son retour en Ithaque en premier par son chien, puis sa nourrice puis son fils et plus difficilement par Pénélope qui le voit sans le regarder et a besoin d'une preuve de son identité.


Pour ne rien oublier, Efi Papavassilopoulou s'attache ensuite à La Chouette et au serpent, aux regards loin d'être anodins. 


Dans la deuxième partie, l'autrice traite du regard par le biais de la psychanalyse, des théories de Lacan, Freud, ...

Dans le paragraphe consacré à La vue, le regard, elle écrit : 

" Nous nous sentons différents, en manque, investis d'un vide que nous cherchons à combler. Le regard interne capte cette différence et la reconnaît en projection sur chaque objet. La différence prend la forme du manque sur la base du vide. Le manque est plus confortable que le vide, car l'objet manquant peut se retrouver, il sollicite le désir. Il y a ce que nous voyons et ce que nous cherchons par le regard, ce qu'il y a derrière l'image, ce qui la fonde. Nous supposons qu'il doit avoir une structure similaire, car il est en connexion. " 


Bien entendu la relation à la mère et l'importance du regard de celle-ci sur son enfant est aussi évoqué. 

Il me serait très difficile d'aborder les différents points de vue choisis par Efi Papavassilopoulou dans cette seconde partie, ce serait beaucoup trop long et je ne suis ni philosophe ni psychanalyste. 


Je citerai donc l'extrait mis en dédicace de cet ouvrage, car pour moi, très simplement, la vérité du regard réside en l'amour sans explication que l'on ressent pour l'autre en un instant de grâce : 


"On a tant abusé du regard dans les romans d'amour qu'on a fini par le déconsidérer. C'est à peine si l'on ose dire maintenant que deux êtres se sont aimés parce qu'ils se sont regardés. C'est pourtant comme cela qu'on s'aime et uniquement comme cela. Le reste n'est que le reste, et vient après. Rien n'est plus réel que ces grandes secousses que deux âmes se donnent en échangeant cette étincelle. " Victor Hugo, Les Misérables, 1862

Quatrième de couverture

La vue, le regard... Le regard est lié au saisir ; il va bien au-delà de ce qui se montre à la simple vue. Cet essai d'Efi Papavassilopoulou nous transporte vers des âges reculés, au temps des grands philosophes. Elle nous fait découvrir, à travers les mythes grecs de Cyclope et d'Argos, lesquels se cantonnent à la simple vue, et celui d'Athéna, dont le regard nous pénètre, de quelle façon le sens naturel inné de la vue peut se muer en une expression bien plus complexe : le regard. Une nouvelle fois, elle nous emporte et nous comble. Les amateurs de psychanalyse et les amoureux des mythologies antiques vont être comblés ! Sublime.

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