
Éva a lu pour vous ..
Chroniques littéraires
La plus secrète mémoire des hommes
Mohamed Mbougar Sarr
Philippe Rey/Jimsaan
Le 19 août 2021
448 pages.
roman
Chronique
30 juin 2025

PRIX GONCOURT 2021
"Un temps la Critique accompagne l'Oeuvre, ensuite la Critique s'évanouit et ce sont les Lecteurs qui l'accompagnent. Le voyage peut être long ou court. Ensuite les Lecteurs meurent un par un et l'Oeuvre poursuit sa route seule, même si une autre Critique et d'autres Lecteurs peu à peu s'adaptent à l'allure de son cinglage. Ensuite la Critique meurt encore une fois et les Lecteurs meurent encore une fois et sur cette piste d'ossements l'Oeuvre poursuit son voyage vers la solitude. S'approcher d'elle, naviguer dans son sillage est signe indiscutable de mort certaine, mais une autre Critique et d'autres Lecteurs s'en approchent, infatigables et implacables et le temps et la vitesse les dévorent. Finalement, l'Oeuvre voyage irrémédiablement seule dans l'Immensité. Et un jour l'Oeuvre meurt, comme meurent toutes les choses, comme le Soleil s'éteindra, et la Terre, et le système solaire et la Galaxie et la plus secrète mémoire des hommes."
C'est par cette citation de l'écrivain chilien Roberto Bolaño extraite de "Les Détectives sauvages" que s'ouvre ce roman superbe, unique, inoubliable, dont chaque personnage restera gravé dans ma mémoire, couronné du prix Goncourt en 2021. Pour son personnage énigmatique de T.C. Elimane, Mohamed Mbougar Sarr s'est inspiré de l'écrivain malien Yambo Ouologuem auquel il dédie ce texte.
D'un petit village du Sénégal à Dakar puis Paris, Amsterdam et l'Argentine pour revenir au point de départ, nous voici emportés dans un long voyage initiatique autant pour les protagonistes que pour nous-mêmes, guidés et je dirais même, ensorcelés, envoûtés, par la figure singulière, séductrice et inquiétante d'Elimane.
L'objet fétiche, témoin que chacun se passe de main en main, est son roman paru en 1938, "Le Labyrinthe de l'inhumain".
En cette veille de seconde guerre mondiale, la société française est encore accrochée à ses valeurs colonialistes de sauveurs blancs apportant la civilisation aux sauvages.
Ainsi ce livre fabuleux au style littéraire admirable écrit par un "nègre" érudit n'offrant en rien un texte exotique de convenance et de facture moyenne, fait à sa parution l'effet d'une bombe dans le microcosme parisien et intellectuel raciste et paternaliste de l'époque. Comment serait-il possible qu'un africain soit capable d'être meilleur qu'un français de souche ?
Il y a forcément une entourloupe là-dessous, une mystification, un tour de passe passe.
De grands spécialistes, intellectuels, et autres journaleux, se penchent sur la question, s'égosillent, s'excitent, lancent autant de suppositions, théories, qu'il est possible de le faire. Le grotesque et le ridicule des propos ne sont rien face à l'ignominie de certaines déclarations. Cœurs sensibles, attention !
La tension est à son comble d'autant plus que l'auteur ne se montre pas, personne ne l'a vu exceptés ses éditeurs, Charles Ellenstein et Thérèse Jacob.
Enfin le grand mot est prononcé, écrit, gravé : plagiat.
Elimane serait coupable de ce crime que personne ne peut pardonner en littérature.
L'affaire est pliée, fin du scandale, on peut respirer, exit l'Africain génial, banqueroute pour la maison d'édition. Basta !
Et non ! Comme écrit par Roberto Bolaño, une fois que l'Oeuvre est née, sa vie est longue grâce aux différentes générations de Lecteurs et de Critiques qui l'auront entre les mains. D'autant plus, dans notre cas, car "Le Labyrinthe de l'inhumain" est mentionné dans une anthologie de littérature africaine francophone tombant entre les mains d'un jeune garçon, Diegane Latyr Faye.
Celui-ci est intrigué par le destin de cet ouvrage introuvable aujourd'hui et surtout par la disparition pure et simple de son auteur.
Il est littéralement obsédé par ce mystère tout en accomplissant son propre parcours de Dakar à Paris, emporté par son irrépressible désir de devenir écrivain.
L'auteur nous dresse alors, avec justesse, humour et tendresse, toute une galerie de portraits de jeunes littéraires africains exilés en France, tiraillés entre, d'une part, leur éducation et le respect qu'ils ressentent envers leurs familles, cultures, langues et ancêtres, et d'autre part, l'espoir de s'en affranchir afin de poursuivre leur propre route, libérés d'un poids.
Se pose évidemment la question de la culpabilité d'être parti, d'écrire dans la langue du colonisateur, de l'envahisseur haï.
La peur également de perdre une part essentielle de son identité profonde, de se trahir ainsi que tous ses aïeux, de se couper d'un savoir millénaire ne se transmettant pas dans les livres mais oralement, est immense et teinte chaque jour passé loin du pays natal de tristesse et de douleur.
Si Diegane voulait s'affranchir de toutes ces chaînes et de son obsession pour T. C. Elimane, c'est peine perdue. Le destin lui fait rencontrer Siga D. , une immense écrivaine sénégalaise de soixante ans, détentrice de bien des réponses aux questions du jeune homme.
De plus, elle lui remet un exemplaire du livre précieux tout en lui contant le début de l'histoire réelle d'Elimane.
Des portes s'ouvrent alors devant notre ami autant temporelles que géographiques. Une course poursuite après cette ombre s'engage qui nous fera traverser les années, des pays, des épisodes historiques, des tragédies mondiales et intimes.
Un texte somptueux, brillant, à la beauté atemporelle et universelle, reliant hier et aujourd'hui, unissant les êtres par leur essence profonde et non leur différence extérieure et superficielle. Fresque historique sidérante mais aussi conte aux allures de légende, de prophétie.
Quelle splendeur ! Bienvenue dans la patrie des livres où nous tous avons notre place.
J'attire particulièrement votre attention sur la page 319, extraordinaire.
Admiration et gratitude !
