
Éva a lu pour vous ..
Chroniques littéraires
L'homme sous l'orage
Gaëlle Nohant
L'Iconoclaste
Le 21 août 2025
348 pages.
historique
Chronique
30 décembre 2025

"C'est ainsi que mon seul espoir est devenu cet escalier étroit, un escalier solitaire, qui finalement pourrait m'offrir une ouverture lumineuse sur la vie." Edvard Munch
Ponctué de citations extraites de "Jane Eyre" de Charlotte Brontë, ou de "Lettres du front" traduites de l'allemand par Laurent Bonbon, ce magnifique roman intimiste à l'atmosphère étrange et ténébreuse, où le moindre bruit de pas, le moindre grattement ou chuchotement arrête les battements du cœur, où le tourbillon des sentiments suspend le souffle dans une apnée sans fin, laisse également entrevoir les silhouettes lointaines d'un Dufy, d'un Matisse, ou d'une femme merveilleuse qui prit tous les risques pour sauver la beauté, Berthe Weill.
Hiver 1917, il fait très froid alors que le père et le frère de Rosalie sont au front depuis trois ans. Entre une dame de compagnie ennuyeuse et sa mère Isaure, autoritaire et peu démonstrative, la jeune fille se sent piégée dans le château de famille à l'Esparre.
Un orage éclate lorsqu'un jeune homme se présente, épuisé. Fin de non recevoir de la maîtresse de maison, humiliée qu'un déserteur ose demander à être hébergé dans le foyer de deux patriotes se sacrifiant pour la France, avec honneur.
Rosalie a tout entendu, s'inquiète pour ce naufragé de la guerre. Elle ne peut dormir, descend à la bibliothèque, ouvre la fenêtre... Nouveaux éclairs déchirant le ciel et éclairant la silhouette de l'inconnu se repliant dans la véranda. D'abord réticente à s'investir dans cette histoire, elle va pourtant forcer le destin et cacher cet homme dans le grenier.
En une fraction de seconde, la jeune femme inexpérimentée prend une décision qui changera à jamais l'avenir de ce Théodore Brienne, artiste peintre, de sa mère Isaure Sauvel, le sien et celui de Marthe, la bonne de la maison.
Posant par petites touches délicates les différentes nuances de ce roman historique de guerre et d'amour, l'autrice nous offre une représentation en clair obscur, traversée quelques fois de lumière fulgurante, d'une époque de métamorphose sociétale et intime induite par le conflit mondial ; alors que d'un côté, certains survivent à l'impensable dans les tranchées s'interrogeant sur le bien-fondé de cette boucherie et des ordres donnés par des irresponsables criminels... loin de là, des champs de bataille et des lignes de front, d'autres tentent de reprendre les rôles joués normalement par les absents. Ainsi les femmes accèdent à des postes réservés jusque là aux hommes, s'émancipent peu à peu du carcan patriarcal.
En résumé, pendant que certains s'interrogent sur les raisons de cette guerre, de toute cette souffrance inutile, d'autres s'accrochent aux valeurs de toujours sans les remettre en question.
Sous forme d'un huis clos ponctué de quelques échappées, ce bouleversant roman, véritable hymne à l'amour et à la paix, aborde en détail par le biais de la fiction les questions d'honneur, de patriotisme, de sacrifice, alors même qu'aujourd'hui, encore et toujours, certains va-t-en-guerre aimeraient nous plonger à nouveau dans l'horreur.
Que les leçons du passé ne soient toujours pas comprises est un phénomène incompréhensible et désespérant ! Que des mères, des parents puissent accepter d'offrir en chair à canon leurs propres enfants est sidérant !
L'absurdité des guerres est ici pleinement décrite, un jour amis le lendemain adversaires par décisions arbitraires de chefs d'état jouant avec la vie des populations par soif de pouvoir, d'enrichissement...
Un texte donc malheureusement atemporel et très actuel. Ce qui se joue à l'époque en Europe se joue également entre les murs de cette bâtisse. Trois femmes et un homme pris au piège de l'Histoire. Qu'adviendra-t-il d'eux ?
Pour compléter cette lecture, l'autrice nous invite à découvrir un ouvrage :
"Berthe Weill, 1864-1951. La petite galeriste des grands artistes" de Marianne Le Morvan ( Éditions l'Écarlate).
Merci infiniment, encore une fois, à Gaëlle Nohant et aux Éditions L'Iconoclaste pour ce singulier roman traitant avec originalité et cœur d'un sujet maintes fois abordé.
