
Éva a lu pour vous ..
Chroniques littéraires
L'été des myrtilles
Amanda Peters
City Editions
Le 17 juin 2026
352 pages traduites par Felicia Mihali
historique
Chronique
10 juillet 2026

"La colère est quelque chose d'épuisant. T'y cramponner te tuera à petit feu."
Et effectivement, Joe et Norma ont de quoi éprouver de la fureur, se sentant l'un comme l'autre coupables et impuissants d'un crime qu'ils n'ont pas commis.
Prologue : Joe meurt lentement d'un cancer, sa sœur Mae est à ses côtés. Ils reviennent sur la tragédie familiale dont il ne s'est jamais relevé. Une personne inconnue va venir les voir. Joe se réjouit que cette visite rende Mae si heureuse....
Des années soixante à nos jours, l'autrice nous fait basculer de Joe à Norma, nous faisant découvrir d'une part le parcours d'un frère dont la sœur a soudainement disparu et les répercussions de cette absence sur son existence entière détruite à jamais et, d'autre part, celui de cette petite fille un peu plus foncée de peau que les autres membres de sa famille bourgeoise qui va grandir entre cauchemars et malaises jusqu'à ce que la vérité lui soit révélée.
Le contexte se complexifie lorsque l'on sait que Joe et les siens sont Indiens de la tribu des Micmacs, peuple autochtone de la côte nord-est d'Amérique, faisant partie des peuples algonquiens. Modestes, ils partent tous les étés pour récolter en famille les myrtilles dans le Maine. Il en est de même ce mois de juillet 1962, où soudain Ruthie, quatre ans, disparaît.
Le racisme systémique pervertit toutes les relations et la police, évidemment, refuse de lancer les recherches. Joe se sent profondément responsable de cette tragédie car il a été le dernier à avoir parlé à la fillette.
Comment survivre à un tel drame lorsqu'on ignore ce qui s'est passé, que l'on n'a aucun corps à enterrer ?
Puis nous faisons la connaissance de Norma, fille unique élevée dans l'aisance par un couple qui l'aime, certes, mais l'oblige à obéir à des règles bizarrement sévères. Aurait-elle commis une faute qu'elle ignore ? Pourquoi ne peut-elle sortir de la maison, bouger librement ? Pourquoi fait-elle des rêves étranges que ses parents tentent de minimiser ?
Avec les années, elle comprend qu'on lui cache la vérité.
Un jour, elle est à Boston avec sa tante June, alors qu'une manifestation d'Indiens se déroule dans la rue : un jeune homme, soudain, semble la reconnaître, tente de la rejoindre, crie le nom de Ruthie....
Amanda Peters nous conte avec beaucoup de délicatesse et une finesse d'analyse psychologique ce drame intime dans une Amérique discriminante où les Indiens n'ont que la place qu'on daigne leur abandonner ; elle nous montre ainsi deux faces de cette société fracturée grâce à Joe et Norma, l'un vivant dans la précarité, l'autre dans l'aisance, tous deux souffrant du même mal, du même manque.
Un récit bouleversant de réalisme s'inscrivant dans un contexte économique et social très particulier où la parole et la vie des Indiens n'ont aucune valeur, où leurs enfants sont susceptibles de leur être enlevés par l'état, où ils doivent faire preuve d'un courage surhumain pour survivre et ne pas sombrer dans la violence ou l'autodestruction tant l'injustice de leur statut est criante. Un monde où les blancs commandent, où être clair de peau est un avantage ! En sera-t-il ainsi pour Norma ?
La blessure intérieure qu'elle porte et ne peut nommer, incompréhensible tout d'abord pendant des décennies puis sidérante au moment de la révélation, a-t-elle eu des conséquences sur ses choix de vie ?
Un roman d'amour où les liens du sang sont plus forts que la cruauté du monde.
Peut-on pardonner à ceux qui nous ont offensés, trompés, trahis, à ceux qui nous ont volé notre vie ?
