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Éva a lu pour vous ..

Chroniques littéraires

Jours de la Digue

Sarah Jalabert 

Unicité

Le 3 juin 2026

352 pages.

roman

Chronique

14 juin 2026

Cette chronique peut faire l'objet d'une vidéo sur la chaîne YouTube Evangéline Brunoy.


" - La continuité, au contraire de la discontinuité, interdit la pause. Et c'est la pause qui permet la reprise du souffle, donc le rythme. Et c'est le rythme qui nous maintient dans ce monde, sans lui nous basculons dans l'autre, celui de la transe et des esprits. La discontinuité, c'est notre monde, celui du rythme et des corps. " 


Raison pour laquelle je n'ai pas lâché ce roman, sans presque m'arrêter, dissolvant ma conscience dans ce long Continuum de la narratrice, passant d'une pensée à l'autre, d'un espace temps ou géographique à l'autre, d'un  protagoniste à un autre, d'un souvenir à un autre. 


Âme tourmentée comme prise dans une dimension dont elle cherche à s'échapper. Elle voit et entend le monde mais ne peut le rejoindre. Un tourbillon de sentiments, d'images, de sensations indicibles ont pris possession d'elle, alors même que des préoccupations bien plus terre à terre l'obligent à forcer sa concentration : entre autres l'acquisition d'un lieu d'ancrage, sa pierre de touche, sa maison du Désert, sa Watch Tower dont elle est la vigie, située au milieu d'un rien qui permet tout, comme une page blanche... avec pour voisin Claude, le guide, l'ami, celui qui lui ouvre des portes, qui lui montre des chemins. Le parfait interlocuteur à son imagination, à sa créativité, à son sens de l'onirique, de la beauté en toute chose... 


Grâce à leur osmose, la sœur et la compagne se métamorphosent en écrivaine. Ainsi faisons-nous la connaissance de Luciano en quête de sa fille et de son petit fils, être fictif apportant à sa créatrice par ses pérégrinations, ses tourments, ses arrachements, des réponses à ses propres interrogations, même celles qu'elle ne peut formuler directement. 


Et nous retrouvons comme dans "Le Corps de frontière ", le précédent opus de Sarah Jalabert, les notions de passages, de cheminements, de passerelles entre deux ou plusieurs mondes, mais aussi la présence bienveillante de la Nature, immuable et pourtant changeante, les cycles de vie, les perpétuels recommencements et la nécessité de l'effort permettant de clarifier ce qui était sensation en pensée claire. 


Donc pas de numéro de chapitre mais des évocations poétiques en italique afin d'ouvrir chaque nouvelle orientation de cet esprit en état de choc, de celle qui vient de perdre son frère aîné musicien, Ré, après des années de noyade dans l'alcool, et de se séparer de son compagnon, Jean-Pierre,  écrivain avec lequel la communication reste difficile, tortueuse. Jean-Pierre, qui s'est porté garant pour l'achat du havre de paix de notre amie...

La vie avance alors que le corps et le mental sont encore dans le brouillard. Quant aux battements du cœur, il sont irréguliers... 


" Le coeur est caché au fond du corps,

mais le corps est entouré des énergies de l'âme qui s'étendent au monde entier. "

Hildegarde de Bingen, Livre des Œuvres Divines


Comment revenir vers la rive alors que se dressent des digues intérieures qui longtemps furent protectrices mais dont elle doit aujourd'hui se libérer. Les sens, un à un, vont se réveiller et en premier lieu l'ouïe : la musique, longtemps symbole de ce frère guitariste en plein naufrage, revient peu à peu. Tous les titres découverts grâce à lui refont surface dans sa mémoire... 

En particulier : 


" I look at you all

See the love there that is sleeping 

While my guitar gently weeps 


With every mistake 

we must surely be learning 

Still my guitar gently weeps.  "

George Harrison, While My Guitar Gently Weeps 


Ou 


" I've got another confession, my friend, 

I'm not fool... "

Foo Fighters, Best of you 

Reprise par Jimmy Hendrix et Prince 


Une bande son, tour à tour nostalgique,  tonitruante, ensorcelante, obsédante, énergisante, nous accompagne dès lors dans nos voyages entre Paris, le bord du lac Léman et une digue, décor de l'enfance, jusqu'à la fabuleuse maison du Désert. 

Des bribes d'hier se mêlent aux souvenirs que cette femme se forge à l'instant où nous la lisons... 

De ces fils tous enchevêtrés, formant comme une masse impénétrable, elle réussit à tirer enfin une extrémité. 

Et ainsi se libére-t-elle de tout ce qui l'entravait, empêchait ses ailes de se déployer. 


La narratrice pourra-t-elle comprendre totalement les évènements passés, subis, puis ceux vécus aujourd'hui en pleine conscience ? 

Pourra-t-elle se renoyauter, s'ancrer, s'enraciner afin d'atteindre enfin l'étape suivante : l'envol ? 


Grâce à ce roman universel aux propriétés magiques et guérisseuses, nous avons le privilège d'assister à ce passage, à la chute de plusieurs digues. L'horizon s'ouvre devant nous au côté de cette vigie postée sur sa Watch Tower, laissant derrière elle ce qui est terminé, chérissant les êtres aimés hier et aujourd'hui, calant sa respiration sur celle du monde. 


Il a fallu dix ans à l'autrice pour que la forme définitive de ce texte soit fixée. 

Gratitude donc, chère Sarah, pour ce récit courageux, exigeant, nous permettant d'atteindre à la précieuse Quintessence.

Quatrième de couverture

Une double rupture survient dans la vie de la narratrice : la séparation avec l’homme de sa vie, et la mort de son frère.
Aidée jusqu’alors dans l’acquisition d’une maison de campagne, baptisée La maison du Désert, elle décide de tout faire pour la garder. Mais en retrouvant un cahier d’écolière où furent autrefois tracées les premières lignes d’un conte, elle va littéralement basculer dans l’écriture.
Sous l’œil attentif d’un ami du voisinage, elle va remonter le temps et découvrir, derrière l’amère répétition des séparations, une histoire enfouie où les larmes qui coulent encore portent le rêve d’un haut poème.
Véritable roman dans le roman, dont l’un éclairera l’autre par incidences croisées, suscitant peu à peu des réponses aux drames vécus.

Roman qui se déroule dans plusieurs temps et plusieurs lieux, Paris, la maison du Désert, le bord du lac Léman où se trouve la digue, – laquelle va se retrouver partout dans sa vocation à séparer autant qu’à protéger – on assiste ici aux singuliers pouvoirs de l’écriture, capable de transporter la narratrice et le lecteur dans le tournis des temps, passé, présent et futur, où réalité et fictin savent s’inverser de manière féconde et offrir, au-delà d’une compréhension des événements, une réelle délivrance, une délivrance en partage.

Avec Jours de la Digue, Sarah Jalabert propose une histoire à jamais en devenir qui pourrait bien être celle de chacun d’entre nous.

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