
Éva a lu pour vous ..
Chroniques littéraires
Il est à toi ce beau pays
Jennifer Richard
Albin Michel
2018
725 pages
Historique
Chronique
26 septembre 2018

Me revoilà donc après de longues et incroyables heures de lecture de ce roman phénoménal tant par sa densité, sa profondeur d'analyse, sa puissance narrative, son enjeu, sa construction ... En un mot sa beauté !
Très impressionnée en cette fin de voyage, où je ferme cet ouvrage et me dis : « comment vais-je pouvoir évoquer le plus justement et honnêtement un tel livre ? »
L'auteure est franco-américaine, et documentaliste pour la télévision.
Question : dois-je ajouter un point d'exclamation ou d'interrogation à la fin du titre ? Là est le centre même de tout ce livre, roman biographique et historique, essentiel :
Les États-Unis sont ils vraiment le pays, la terre de tous les descendants des esclaves africains, en ce lendemain d'émancipation et de victoire du nord sur le sud, ou doivent- ils envisager un retour au pays d'origine fantasmé, espéré, comme la Terre promise des juifs auxquels ils s'identifient tant à travers les écritures et lors des messes dominicales.
L'Afrique, et en particulier ici, les territoires qui deviendront les Congo français et belge, appartient-elle vraiment aux peuples qui y sont nés depuis des millénaires, ou à tous ces blancs qui viendront se partager le gâteau, sous le fallacieux prétexte de lutter contre l'esclavagisme et les arabes ?
Affirmations ou remises en cause.... Comment savoir ? Et n'est-ce pas justement les deux. Donc ne mettons rien
Raconter la mise en abîme de tout un continent, par des hommes se disant civilisés, sous de bons ou faux prétextes, n'est vraiment pas une tâche aisée ; aborder également la question de l'identité noire aux Etats-Unis est délicate. Qui mieux
qu'une franco-américaine pouvait relever ces défis, avec un tel brio, un réel talent de conteuse de l'intime comme du sensationnel, en structurant son roman en trois parties :
- De1873 à 1885.... Mise en place de l'exploration des terres convoitées par des hommes aux intentions louables ou non, sous prétexte de civilisation et de lutte contre l'esclavage, aux services de puissances européennes, et plus spécifiquement ici de la France et de la Belgique.... Les portraits brossés des différentes personnalités de Brazza à Livingstone et son sauveur puis héritier Stanley, sont édifiants et en même temps touchants, car évoquant également les difficultés et les interrogations inévitables face à ce continent et ses peuples, ses ethnies, sa civilisation incomprise ou pire ignorée, sa complexité, sa géographie, son immensité, ses mystères, sa splendeur et sa cruauté évidemment.
Mais le vrai barbare dans ces pages est Léopold II, roi d'une Belgique toute jeune, toute petite, un monarque sans foi, ni loi, trompant, mentant, maltraitant, volant tout le monde. La soif inextinguible de cet être, ce psychopathe, comme sa propre femme le qualifie à un moment, est inouïe. Je ne sais si de tels monstres payent leurs actes contre l'humanité un jour, je le souhaite ardemment, en mémoire des millions de victimes que l'on peut raisonnablement lui imputer de son vivant et ensuite.
- De 1886 à 1891 : l'installation des colons et la création des Congo français et belge. Le colonialisme dans toute sa splendeur ; âmes sensibles et êtres humains vous allez souffrir croyez-moi, tant certaines lignes sont insoutenables. On ne peut ou ne veut savoir, en fait on pressent le pire, on l'imagine, mais la réalité dépasse la fiction.Et de l'autre côté de l'océan, les afro-américains et certains blancs de la nouvelle génération, s'interrogent sur leur rôle dans cette société raciste et blanche. L'égalité des droits a été déclarée mais déjà pointe l'aberration de la ségrégation. Des figures de l'alphabétisation et de l'instruction des noirs, de la littérature, des intellectuels, des descendants des anciens planteurs et esclavagistes qui ont presque tout perdu, de tous ces hommes et femmes montent les mêmes interrogations : quelle est ma place dans ce nouveau monde ? Quels sont mon avenir et ma mission ? Mon destin est-il ici à obéir comme avant aux blancs ou à les affronter et combattre, ou dois-je partir pour évangéliser des frères et sœurs noirs d'Afrique, qui en fait ne m'ont rien demander ?
Car le plus incroyable à mes yeux, et cela n'engage que moi, c'est qu'à nouveau une forme de hiérarchisation des hommes apparaît, même au sein de la communauté noire : - entre noirs américains instruits ou non aux USA mêmes
- et aussi... entre les noirs américains et les africains.
- De 1891 à 1896 : les terres sont conquises, l'arrivée de nouveaux occidentaux blancs ou noirs s'intensifie, la préfiguration de ce que sera l'Afrique colonisée du XX ème siècle se précise. Les contours du monde moderne se dessinent : les arabes et musulmans après avoir été désignés comme cibles des anti-esclavagistes, puis en secret avoir été les alliés des belges pour assujettir et massacrer les populations noires, sont maintenant à nouveau les ennemis à abattre.... Pour des questions d'enrichissement personnel grâce au commerce de l'ivoire et du caoutchouc, on procède à des génocides qui en préfigurent bien d'autres. La mondialisation des guerres, des infamies, des responsabilités dans le déclin de nos civilisations est alors une réalité. Le terrorisme devient inévitable.
Des scènes fortes, magnifiques, incroyables vont rester gravées dans ma mémoire. Le rire, l'humour, l'ironie, filtrent à travers la souffrance, l'indicible et les larmes. Un équilibre difficile à atteindre qui ici, dans cette œuvre humaniste, est une évidence.
Une figure exemplaire domine toute cette fresque, celle de Ota Benga, qui nous ouvre les portes de ces différents mondes en 1916, dansant sous une pluie providentielle, en Virginie....
« Les colonies, messieurs, n'ont pas seulement toujours servi les intérêts commerciaux des peuples, mais c'est encore à ces établissements que la plupart d'entre eux ont été redevables de leur grandeur passée où présente. »Le Duc de Brabant, futur Léopold II, au Sénat, le 17 février 1860.
« Dans mon propre pays, pendant près d'un siècle, on ne m'a jamais considéré autrement que comme un Negre. » W.E.B. Du Bois sur radio Broadcast en 1959.
