
Éva a lu pour vous ..
Chroniques littéraires
Ici les miracles ont un goût de ciel
Adeline Fleury
Charleston
Le 13 janvier 2026
288 pages
roman magique
Chronique
5 avril 2026

" Le miracle, c'est de continuer à s'émerveiller. "
Paolo Sorrentino
Et qu'il est difficile d'y parvenir en cette aube du troisième millénaire alors que des nuisibles s'attachent à recouvrir notre monde de ténèbres et à nous ensevelir dans le malheur et la terreur. Ces ombres noires planent sur toute la planète, particulièrement sur tous les lieux où la beauté, la magie, l'impossible, font vibrer les coeurs des habitants pleins d'espoir, libres d'être ce qu'ils souhaitent devenir.
Il est une cité dans le sud de l'Italie bénéficiant d'un cadre exceptionnel, d'une baie somptueuse, dont l'atmosphère est chargée de merveilleux, de foi en Dieu, en son Saint protecteur Gennaro, mais aussi en un moinillon, figure étrange et légendaire, dont on peut suivre les traces dans les ruelles ou sur les places.
Oscillant entre clarté éblouissante et noirceur venimeuse, entre rires éclatants et larmes amères, entre béatitude et nausée, entre tolérance et répression, la ville en clair obscur attire inexorablement Émilienne, une jeune photographe en quête d'elle-même et de réponses à des questions qu'elle ne s'est même jamais posé consciemment. Elle ne sait pas en découvrant ce décor fabuleux, qu'elle vient de pousser les battants d'un portail vers un univers fantastique, dans les pas d'un personnage énigmatique qui semble l'appeler :
" Le Moinillon hante les rues,
Le Moinillon n'est pas l'esprit follet qui danse sur l'herbe molle des prés,
Ce n'est pas le gnome qui chante sur le bord des fleuves ;
C'est le lutin familier qui hante vos maisons !
C'est O'Monaciello, c'est je Moinillon. "
Le petit attire comme un aimant la cruauté des uns mais aussi la bonté et la protection des autres, telle la petite Giana, ou encore Eusébia, gardienne par ailleurs d'une âme défunte, Alma.
Au gré de ses pérégrinations, Émilienne rencontre La Lumineuse, une figure incontournable des lieux, beauté vieillissante pleine de sagesse, qui la bouleverse, infiniment. Elle entend parler du mystérieux Dandy, de Laura sa maîtresse française, de la Baronne...
Tous les éléments de ce récit ensorcelant sont en place pour qu'enfin la vérité soit dévoilée à Émilienne en une scène finale qui m'a totalement subjuguée. La cité, ses habitants comme tous les protagonistes de ce "conte" sont en grand danger, un compte à rebours est enclenché. Il y a urgence.
Roman extra-ordinaire : touchée en plein cœur dans mon âme d'enfant et d'artiste par ce texte comme le firent ceux, inoubliables, de Carlos Ruiz Zafón.
Grand livre portée par une écrivaine profondément attachée à la cité mystérieuse pourtant reconnaissable, personnage à part entière de ce récit d'une beauté renversante.
Texte dépaysant mais aussi consolant.
Nous voici invités à la table des réenchantés, siégeant auprès des chevaliers d'or.
Nul doute que l'autrice fasse bien partie de la
« la Caste des Réenchantés », véritable artisane d'art, remettant maintes fois son travail sur le métier jusqu'à obtenir une œuvre proche de la perfection tant par la beauté de la forme que par celle du propos.
Elle rejoint ainsi, selon la légende citée en cet ouvrage, sept artisans, un peintre, un souffleur de verre, un marionnettiste et un luthier, une couturière, un pâtissier, un sculpteur qui par leurs créations " avaient le pouvoir de raviver l'étincelle de joie dans les yeux des gens. Ce n'était pas de la magie ordinaire, plutôt une forme d'enchantement née de la passion des habitants de la ville pour la vie, malgré l'adversité et les drames. "
Je ne doute pas qu'Adeline Fleury soit pourvue de ce don.
Merci donc à l'autrice pour ces heures miraculeuses en cette période troublée.
Extrait éblouissant :
" Elles se dévorent, elles se sucent, elles se elles s'imbriquent, elles se lèchent, froissent, elles se sondent, elles se happent, elles s'avalent, elles s'orgasment et s'inventent un langage fait de soupirs et de paroles crues et poétiques sussurées au creux de l'oreille. Leurs odeurs se mêlent, leurs cheveux s'emmêlent, leur épiderme rougit à force de frottements délicieux. Elles oublient la ville folle autour, la misère des ruelles, la boue après l'inondation, les murs qui se fissurent après la secousse sismique, l'impact de la balle après les coups de feu des clans mafieux, les cris des hommes jaloux sur les femmes terrorisées, les insultes des enfants des rues, le mépris des riches passants sur les indigents, elles oublient... Le voile blanc sur leurs corps enlacés les protège de la ville folle et violente, et, avant de s'assoupir entre deux assauts incandescents, elles murmurent et accouplent leurs noms. Elles sont la « Baronne Lumineuse ». Pour toujours. "
