
Éva a lu pour vous ..
Chroniques littéraires
Constellations des ruines
Watson Charles
Aethalidès
Le 12 mai 2026
64 pages
poèmes
Chronique
16 mai 2026

Dans la Collection Le Zeste bleu. Préface de Hélène Fresnel.
" Certaines victoires ne sont ni glorieuses ni mémorables ; mais certaines défaites peuvent se faire légendes, et de légendes victoires. "
Ana María Matute, " Gudú, le roi oublié "
" Ceux qu'aujourd'hui nous nommons héros ont été un jour des êtres fouettés par le malheur. De la vendange de la souffrance jaillit le vin des légendes. " Irene Vallejo, Carthage
" Les turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.
Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil,
Chio, qu’ombrageaient les charmilles,
Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,
Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois
Un chœur dansant de jeunes filles... "
Victor Hugo, "L'enfant grec"
Je n'ai pas lu la préface de ce recueil rédigée par Hélène Fresnel avant d'écrire ce texte, pour ne pas être influencée d'une part, mais aussi parce que celui-ci affleurait déjà lors de la soirée de lancement de l'œuvre à la Librairie parisienne Calypso ; certaines images m'apparaissaient en surimpression des prestations du poète accompagné du comédien, Williamson Belfort, et du musicien chanteur, Grégoire Chéry...
Ce que je regardai et ce que j'écoutai était en résonance avec les mots, les sentiments des héroïnes que j'avais pu interpréter à l'Opéra, mes sœurs de cœur et d'âme, mais aussi avec mes propres souvenirs d'une enfance douloureuse, d'un exil, d'une profonde nostalgie du pays peut-être fantasmé mais aimé, sincèrement.
À l'évocation de Rome, je me suis revue arrivant dans la cité éternelle, statufiée devant tant de splendeurs, muette car submergée par une émotion puissante. J'étais en pays de connaissance, mais lequel ?
Lorsque Watson Charles a prononcé "Rome ", a immédiatement surgi le souvenir de la première fois où j'ai découvert le décor imaginé par Yannis Kokkos pour Les Troyens de Hector Berlioz au Théâtre du Châtelet en 2003... du choc émotionnel à la vue de cette merveille : imaginez une ville formée de multiples strates dans les tons ors, ocres, terracotta, imprimée non pas en fond de scène mais sur le sol et se reflétant à l'infini dans un immense miroir basculant vers le public. Les acteurs de la tragédie de la chute de Troie étaient donc littéralement engloutis dans cette cité en ruine, piégés par le destin inéluctable imposé par les dieux.
Les Troyens furent broyés, massacrés ou emportés en esclavage par des Grecs venus récupérer Hélène, symbole de la beauté, prétexte à toutes les infamies ; ces dernières furent suivies pendant des siècles, par les crimes perpétrés par toutes les hordes d'envahisseurs convoitant les richesses offertes par la nature, sur et sous terre, les paysages préservés et respectés jusque là par les autochtones, les femmes et les hommes rabaissés au rang de biens, de main d'œuvre corvéable à merci, de ventres à violer, de dos à fouetter.
Rome, le joyau de l'Empire disparu, écrasée par les barbares venus du Nord dans une boucherie indescriptible et qui reste, aujourd'hui, la preuve que rien n'est éternel ni inattaquable. Que tout piédestal peut être brisé.
Haïti n'est plus la Perle des Caraïbes, elle a été battue, violée, exploitée et l'est toujours...
Comme les voix du poète et du comédien lors de la soirée de présentation de cet ouvrage se superposant, en écho l'une de l'autre, comme dans un canon de notre enfance, celles des disparus ne cessent de résonner entre les murs en ruine de toutes ces cités saccagées, Rome, Carthage, Troie, Port-au-Prince... dont les lambeaux de splendeur nous transpercent les yeux puis la poitrine.
Partout où nous allons, la présence vibrante des disparus chantent dans nos âmes, à l'instar de ces poèmes, hymnes aux sacrifiés et à ces cités, milliards de constellations nous regardant du haut du ciel,
hommages au courage de toutes celles et ceux qui ont réussi et réussissent encore à rire clair, à se tenir droit, fiers, vainqueurs des monstres, à l'élégance innée parfois désespérée, refusant de se complaire dans la haine mais s'opposant avec bravoure à la barbarie des agresseurs d'hier et d'aujourd'hui.
Watson Charles, réalisant avec stupeur qu'il n'avait jamais connu son pays en paix, choisit ces mots avec beaucoup de soin, n'hésitant pas à répéter certains termes pour les mettre en exergue mais, aussi, pour figurer la sidération face à l'indicible violence du passé et du présent, allant jusqu'à juxtaposer des termes habituellement contraires pour souligner toute l'anormalité, la singularité des moyens utilisés par les serviteurs du Mal.
Les textes sont incantatoires, charnels, organiques, ils nous collent à la peau comme une terre gorgée de sang, à la fois cimetière et nourricière, source de vies à venir. L'espoir surgit, survit on ne sait comment à l'innomable alors que le cauchemar semble sans fin.
Les Haïtiens sont poètes même dans leur langue, ils portent la lumière qui pourfend les ténèbres. Un seul cœur, une seule âme face à ceux qui ne sont plus humains, ayant transgressé les règles du Sacré, devenus néant face à ces milliards d'étoiles que sont leurs victimes. Celles-ci brillent pour l'éternité alors qu'eux sombrent dans l'obscurité.
Gratitude infinie Watson Charles !
Après lecture, la préface d'Hélène Fresnel, est magnifique. Ce recueil est un bijou quant à la forme, la mise en page soignée, et au thème choisi.
