
Éva a lu pour vous ..
Chroniques littéraires
Clément
Romain Lemire
Cherche Midi
Le 9 avril 2026
397 pages
roman
Chronique
1 septembre 2026

Gratitude infinie !
Clément est lauréat du prix Goncourt du premier roman
ON NE SAIT PAS
CE QUE LE PASSÉ
NOUS RÉSERVE
"Ce qui compte, ce n'est pas ce qui arrive, c'est ce qu'on fait de ce qui arrive." Annie Ernaux
J'avais très peur de lire cette autofiction, forcément. Paniquée à l'idée que cela me fasse chavirer à nouveau. Mais il est une vérité qui émerge de ce texte c'est qu'il faut...
"Continuer à travers la noirceur qui nous ronge"
pour trouver une forme de paix, de lumière, j'ose même penser de bonheur.
En finissant cette lecture, j'ai éprouvé beaucoup de gratitude envers Romain Lemire, pour avoir trouvé la force d'écrire cette histoire intime et dramatiquement universelle, pour avoir fait un tel travail d'analyse, pour être là encore avec nous à témoigner, à poursuivre une mission de prévention, et enfin à avoir courageusement chercher les mots justes pour décrire son parcours, nos parcours.
Ce qui est arrivé à Clément à 7 ans puis encore et encore aura un impact toute sa vie, c'est une condamnation à perpétuité à souffrir, à chercher ses marques, à être en situation de précarité émotionnelle ou matérielle ou les deux. Et plus il vieillit, plus il comprend enfin ce que cet inceste a ravagé dans sa vie.
C'est pour moi non une révélation mais un soulagement de voir cette vérité noir sur blanc, comme gravée pour l'éternité à la face de ceux qui ne savent pas, ou ne veulent pas voir.
Cela allège cette saloperie de culpabilité que nous portons pour un acte que nous n'avons pas commis.
"Maintenant que j'ai connu une fille, je m'interroge: quel jour ai-je perdu ma virginité, à quel âge et avec qui? Le vendredi 15 juillet 1983 à sept ans avec André Drelin ou le samedi 16 mai 1992 à quinze ans avec Nathalie Laurent ? Je pressens que je ne pourrai jamais répondre clairement à cette question et que vivre avec ce flou sera difficile; je comprends que, sexuellement, je ne pourrai jamais me référer à quiconque parce que l'inceste est une expérience qui me sépare des autres."
Également la douce "banalité" du texte basculant soudain dans l'horreur comme principe d'écriture illustre parfaitement la violence de l'émergence brutale du Mal dans l'existence d'un enfant, permet que l'on puisse reprendre son souffle jusqu'au prochain geste irréparable du père.
Pas d'auto-apitoiement, un regard lucide, souvent ironique plutôt dans l'auto dérision, fruit d'un très long cheminement intérieur afin de comprendre, de trouver une façon de respirer, de "pardonner", de ne surtout pas haïr.
"Mon histoire est un drame mais elle n'a pas toujours été triste."
Un livre salutaire, d'une grande beauté formelle, d'une pertinence bouleversante pour celles et ceux qui ont été victimes, qui rend hommage indirectement à tous ces combattants de l'ombre qui, quelques fois, ont le courage inouï de se mettre dans la lumière pour témoigner, pour dire Non. Il faut comprendre le Mal et ses origines pour le combattre :
"La philosophe Simone Weil nous rappelle cette évidence: L'acte méchant est un transfert sur autrui de la dégradation qu'on porte en soi. C'est pourquoi on y incline comme vers une délivrance."
"J'ai résolu de vous sublimer en étant gentil ; la parution de ce roman concrétise votre idéal insatisfait."
La trahison suprême reste que ce fut le "papa", celui qui devait protéger coûte que coûte ses enfants, celui avec lequel on a partagé aussi des moments joyeux, normaux. Comment faire ensuite ?
"De quoi suis-je l'héritier ? La faille paternelle est profonde et je la sonde encore."
Et évidemment plus largement, comment ce crime a-t-il pu être commis aussi impunément, sous les yeux de celles et ceux qui n'ont pas voulu voir, ou qui ont vu mais se sont interdits de décrypter ce dont ils, elles, avaient été témoins ?Je crois que pour moi, pour nous, c'est le pire, le silence, le déni, le sacrifice de l'enfance innocente pour l'illusion.
"Mais en ce qui concerne l'inceste, ce carnage généralisé, non, il n'y a pas de procédure automatique, la société s'en accommode; inconsciemment, elle considère que l'inceste est une chose trop répandue pour être éradiquée. Nous vivons dans une société schi zophrène où l'inceste est une pratique admise et un sujet tabou."
"Pour violer un enfant, il faut un village. Les gens ont une famille, les familles ont une histoire, les gens connaissent peu ou prou l'histoire de leur famille et, dans tous les cas, ils vivent avec, bien s'ils la prennent en compte, mal s'ils l'occultent."
L'adulte en métamorphose que je suis mais aussi la petite fille que je fus vous remercie infiniment, Romain Lemire. Vous m'avez permis d'avancer sur ce chemin épuisant, si long. Vous nous donnez l'espoir qu'enfin cette abomination cesse.
