
Éva a lu pour vous ..
Chroniques littéraires
Ce que Rébecca ne disait pas
Claire Destriau
de Borée
Le 14 août 2025
240 pages
roman
Chronique
15 août 2025

"Pour toutes celles et ceux qui ont dû, un jour, se retourner sur le moment le plus marquant de leur adolescence."
Une fiction contemporaine, dans la veine de Virginie Grimaldi et Mélissa Da Costa.
"Mon cœur battait à tout rompre,
il accompagnait à grands coups de tambour
quelque mélopée venant de loin, du fond de la terre, ou les pulsations du soleil,
où les appels au secours d'une mémoire emprisonnée dans la pierre."
Boualem Sansal, Le Village de l'Allemand ou
Le Journal des frères Schiller
Vous souvient-il de vos cœurs affolés, de la sensation du gouffre s'ouvrant sous vos pieds, de brûlure dûe à la souffrance, à la trahison, à la solitude ?
Vous souvient-il de votre adolescence, de son incandescence, mélange détonnant d'innocence et de culpabilité, d'enthousiasme et de dépression, de terreur et d'intrépidité, d'amour immense et de haine profonde ?
Vous souvient-il de votre désir violent de faire partie d'un tout, d'un clan, d'une nouvelle famille composée de vos amis à la vie à la mort, tout en voulant vous singulariser ?
Vous souvient-il des premiers frémissements dans le ventre, des vertiges, des bouffées de chaleur, des frissons de plaisirs inconnus, de la découverte d'un corps jusque là endormi qui soudain s'ouvre, s'éveille après un simple regard échangé ?
Nous avons tous en mémoire ces moments inoubliables parfois délicieux, parfois honteux, encore brûlants, passionnés, outranciers, de notre entrée dans l'âge adulte ; nous étions plus ou moins matures, souvent maladroits, toujours paumés, en quête de nous-mêmes, de réponses qui ne soient pas celles proposées par les parents.
Un mélange de force et de fragilité nous animait alors, chaque jour était un challenge à relever. Nous cachions beaucoup ce que nous pensions, ressentions vraiment, pour ne pas devenir la risée du groupe auquel nous appartenions ou voulions appartenir.
On se frôle, on se cherche, on s'embrasse, on se met en scène, on s'affronte, on s'invente des drames dignes des tragédies grecques...
L'été arrive, les adultes vivent leur vie ailleurs, les jeunes se retrouvent comme tous les ans entre eux : trois filles, deux garçons. Déjà le déséquilibre s'annonce avec son cortège de pleurs, d'émois, de désillusions, de rougeurs sur les joues, de palpitations cardiaques effrénées, d'égoïsme et d'aveuglement, le tout caché derrière les fous rires, la camaraderie, le bonheur d'être ensemble, encore une fois.
Claire Destriau décrit très bien ces instants fabuleux de métamorphose des corps et des esprits, d'affolement des hormones, d'appropriation d'une certaine forme de liberté.
Cependant tous n'ont pas les mêmes rêves, les mêmes opportunités, les mêmes chances ; le destin est en marche prêt à enseigner à ces cinq amis la dureté et l'extrême fragilité de l'existence. Tout ne leur est pas dû, tout peut basculer d'un instant à l'autre.
De la clarté fabuleuse et étincelante de ses journées estivales, nous pénétrons dans l'obscurité de la tristesse et de la culpabilité.
Il suffit d'une minute, et les portes qui semblaient s'ouvrir devant nos cinq amis se ferment brusquement. Quinze ans après, ils ne sont plus que quatre, déboussolés, déglingués à jamais par ce qui est advenu ce fameux été.
Le suspense est maintenu royalement jusqu'à la fin par l'autrice passée maître dans l'art de créer un malaise profond dans nos cœurs d'adulescents éternels suspendus à l'ultime révélation.
Jusqu'au bout, nous restons en apnée.
Il suffit d'une seconde, et des vies peuvent être réduites à néant, abîmées pour toujours...
Le temps de la rédemption est-il venu pour nos quatre anciens amis revenus sur les lieux du malheur ?
