
Éva a lu pour vous ..
Chroniques littéraires
Black boy Jeunesse noire
Richard Wright
Folio
Le 19 juin 1974
448 pages traduites par Marcel Duhamel
autobiographie
Chronique
27 octobre 2026

Traduit par Marcel Duhamel en collaboration avec Andrée R. Picard.
Préface de Dorothy Canfield Fisher.
C'est après avoir lu "Le Voyant d'Étampes" d'Abel Quentin que j'ai ressenti la nécessité de découvrir les œuvres de Richard Wright dont la trajectoire a inspiré l'écrivain français pour son personnage de Robert Willow.
Richard Wright est celui qui a ouvert le chemin à des auteurs de couleur : James Baldwin, LeRoi Jones, Chester Himes. Ils sont légion aujourd'hui, heureusement, à prendre la plume et à faire entendre leur voix.
"Ils trouvent l'obscurité en plein jour. Et ils marchent à tâtons en plein midi, comme si c'était la nuit." Job
Curieusement, bien que leur ombre potentiellement dangereuse se fasse ressentir dès le début, ce n'est qu'à partir de la page 250 que les blancs entrent en scène véritablement, deviennent des acteurs de sa vie.
Jusque là, c'est au sein de sa famille dysfonctionnelle que s'est déroulée une enfance et une jeunesse marquée par la violence, les coups, la discrimination, la condamnation sans appel, l'absence de tendresse et d'affection sauf en une seule occasion, de la part de sa mère, quand son fils s'élèvera contre sa grand-mère autoritaire.
Le sentiment d'être en prison, de ne pas être accepté, compris, s'exprime au sein d'un microcosme familial intolérant, marqué par un passé traumatisant, se réfugiant dans une religion aux allures sectaires, prêt à tout pour qu'aucun membre de cette "tribu", terme qu' emploie Richard Wright lui-même, ne dépasse, ne se singularise. Gare sinon : tout moyen sera utilisé pour l'écraser, le faire obéir, rentrer dans le rang, autant la torture mentale que physique, autant le chantage émotionnel qu'au suicide...
Mais Richard est né avec la liberté chevillée au corps : il pense, juge et analyse par lui-même, il a un sens inné du bien et du mal, il se révolte, s'indigne, fait preuve pour un enfant puis un adolescent qui n'a connu que la dictature familiale, d'une bravoure et d'une intelligence hors norme. Il est unique, ce que lui font payer les membres du clan ou la société noire dont il est rejeté, à peine toléré.
Il est comme tous les enfants maltraités quelque soit la couleur, la date de naissance, le genre. À partir du moment où il est perçu comme différent donc potentiellement apte à attirer la foudre sur le groupe car se singularisant par nature, ce groupe va s'acharner sur lui. Sans oublier la jalousie de celles et ceux qui ne pourront jamais s'élever comme lui et qui le perçoivent parfaitement.
Son imagination, sa capacité à inventer des histoires, sa découverte de la lecture, celle-ci pouvant lui permettre de s'échapper et de comprendre les raisons de la violence familiale, son talent d'écrivain en devenir, sont autant d'outils et d'armes qu'il utilisera pour se sauver tant physiquement que psychologiquement d'une jeunesse catastrophique.
Lorsqu'enfin il aborde le monde des blancs pour travailler, il est déjà, par l'éducation qu'il a reçue, capable de jouer la comédie du bon "nègre" ( terme employé aussi par l'auteur, à recontextualiser évidemment) obéissant, stupide, inoffensif.
Aucun danger de rébellion, de volonté de se venger, pensent-ils. Il est condamné de fait depuis toujours à se dédoubler, à une sorte de schizophrénie qui, si elle perdure, sera dommageable à son équilibre mental.
Nous suivons donc Richard de ses premières années jusqu'à son départ avec certains des siens dans le Nord.
J'ai été profondément troublée et bouleversée tant ce qu'il décrit, tant son auto-analyse de ses sentiments en tant qu'enfant maltraité en état de vigilance permanente, m'a rappelé certains souvenirs de ma propre enfance.
Les moyens qu'il a utilisés sont ceux que choisissent également par instinct de survie les enfants comme lui, révoltés au plus profond de leur être, détenteurs d'une sagesse inexplicable et salvatrice, prêts à tout pour être eux-mêmes en laissant leur talent, leur aptitudes artistiques s'épanouir. Ils sourient, se taisent, puis lorsqu'ils sont prêts passent soudain à l'action, stupéfiant leur entourage, leurs bourreaux.
En cela, ce texte est universel.
Immense admiration donc pour ce frère de larmes et finalement de lumière qui a su trouver son chemin et, se faisant, ouvrir l'horizon à ses héritiers en littérature.
