
Éva a lu pour vous ..
Chroniques littéraires
Anatomie d'un crime
Elizabeth George
2011
768 pages traduites par Dominique Wattwiller
Thriller
Chronique
20 avril 2020

J'ai été complètement fracassée par ce thriller bouleversant et cruel situé dans une banlieue londonnienne qui ressemble à tant d'autres de par le monde ; zone de non droit où des enfants sont sacrifiés pour rien, pour une notion d'honneur et de respect de petites frappes grotesques, imbéciles, gâchant la vie des habitants malchanceux de ces cités glauques, sordides.
Si on ne connait pas les règles du jeu on risque d'être tué, battu, violé, massacré. Si en plus, le destin t'a déjà sérieusement amoché et que tu n'as pas les armes psychologiques pour analyser la situation inextricable où t'a plongé ta naïveté, alors c'est fini avant même d'avoir commencé. L'espoir est un poison dont il faut vite trouver l'antidote dans certaines contrées.
Les trois enfants qui arrivent ce soir-là sur le perron de leur tante, Kendra, balancés par leur grand mère Gloria la mal nommée, irresponsable et criminelle, trop impatiente de se barrer en Jamaïque avec son mec, sont condamnés à traverser des ouragans lors d'une nuit sans fin. Nous nous en doutons, notre coeur se serre, on aimerait vraiment que toutes les opérations de sauvetage qui vont être tentées réussissent. Ils le méritent tous les trois malgré leur fanfaronnade, leur insolence, leur bêtise. Ils ont connu le pire, ce n'est qu'un début.
Ce roman social, dans la droite ligne de Zola, Dickens et autres lanceurs d'alertes, est un reportage sur le front des banlieues du monde entier, une description détaillée, une autopsie en live du cadavre symbolisé par toutes ces barrières architecturales bâties après guerre, insalubres et inadaptées à la vie en commun de peuples de toutes origines, couleurs, confessions. C'est là où le bât blesse, lorsque ces populations, anglaises aujourd'hui, se sentent toujours rejetées, étrangères, rabaissées alors même que l'Angleterre est en réalité leur pays de naissance ou d'adoption. Là, la couleur de ta peau prime, blanc ou noir, avant même le niveau de richesse c'est ta carnation qui érige une frontière infranchissable avec l'autre monde. Chacun s'imagine ce que l'autre pense et adapte son comportement à partir d'erreurs de jugement. L'intégration est ratée, mal pensée. Intégration ce n'est pas assimilation ou digestion, ou effacement, de ce qui fait la différence culturelle ou cultuelle d'un individu. Une société métissée s'enrichit de l'acceptation de l'autre, un nouveau tout émerge, c'est ainsi qu'un tissu social se renouvelle.
Mais nulle part on ne le comprend... Et de cette fracture sociale et psychologique naît un terreau favorable à des bandits, trafiquants, criminels pourrissant la vie de ceux qui voudraient construire, bâtir cette société nouvelle grâce à l'art, la culture, l'éducation, le réveil de la conscience politique. Les forces de l'ordre sont soit débordées, soit complices.
Que peuvent faire trois enfants contre cet état de fait ? Les poudrières sont prêtes à sauter, le désespoir, les " je n'ai plus rien à perdre" mènent au désastre. Cette anatomie d'un crime est la narration d'un piège tendu à ces trois enfants et évidemment à nous tous.
Ce thriller, digne d'une tragédie classique, est une grande réussite, bluffant, perturbant, juste, prémonitoire, un immense signal d'alarme. Il n'a jamais été autant d'actualité ! Elizabeth George est sans conteste une Reine dans son domaine. Ce roman ultra réaliste est un de ses meilleurs opus.
