
Éva a lu pour vous ..
Chroniques littéraires
Aysuun
Ian Manook
Albin Michel
Le 2 novembre 2023
336 pages
roman
Chronique
28 décembre 2025

"Il faut être nomade, traverser les idées comme on traverse un pays. " D'après Francis Picabia
J'ai beaucoup pensé au cours de ma lecture de ce formidable "western" féministe et sibérien à l'essai passionnant de Sattin Anthony paru aux Éditions Noir sur Blanc en 2024 :
" Les Nomades : Ces peuples en mouvement qui ont forgé nos civilisations ".
Cette fiction illustre parfaitement la tragédie que représente un génocide ou un effacement de peuples autochtones souvent nomades par des envahisseurs imposant leurs règles, ou leurs religions, ou leur civilisation, s'autoproclamant supérieurs aux "sauvages" qu'ils massacrent, souhaitant en réalité s'accaparer leur territoire et leurs richesses minières.
Rien ne justifie cette abomination, cette ingérence, cette destruction d'êtres humains, d'écosystèmes, de faune et de flore sacrifiés sur l'autel du profit et du pouvoir.
Quelque soit le nom que les conquérants se donnent, ce sont des assassins, des criminels de la pire espèce. Un drame universel et de tout temps qui perdure aujourd'hui sous nos yeux sans que nous ne réagissions efficacement.
Ce n'est pas le cas d'Aysuun qui va prendre les armes, s'élever contre la fatalité, combattre un ennemi puissant, apparemment trop fort.
Une guerre qui semble perdue d'avance et pourtant...
En cette région du Sud de la Sibérie où ont coexisté, d'aussi loin que la mémoire remonte, les Mongols et les Touvans, où les vent portent en eux les voix des disparus, où les frontières entre les mondes parallèles visibles et invisibles sont si fines qu'elles en deviennent perméables, où les loups, les ours, les oiseaux transmettent des messages de sagesse, où des chamanes guident les âmes en peine ou en danger vers la paix, où les battements des cœurs se calent au pouls de la Terre, oui, l'arrivée en 1930 de régiments de soldats soviétiques venus arracher la liberté d'êtres indépendants et nomades, sonnent le glas d'un art de vivre, de croire, de respirer.
Staline abat son poing sur cette région du monde, déclare la guerre à ces peuples avec cruauté, sadisme, rêvant de les transformer en membres du prolétariat et du parti. Leur mode de vie, leurs coutumes et croyances sont autant d'injures à la dictature soviétique. Évidemment les envahisseurs sont des tueurs monstrueux et sans pitié, des génocidaires, des violeurs en puissance.
En 2023, un étudiant de l'université d'Oulan-Bator en ethnologie vient interviewé une femme de 106 ans, Aysuun, une survivante de cette époque maudite, témoin de la transformation inexorable de son monde, de ses frères et sœurs, celle qui par sa ruse, son courage, sa ténacité, son endurance, son humour, a obtenu vengeance sur celui qui a réduit, alors qu'elle avait 13 ans, sa vie en miettes ainsi que celle des siens.
Sous couvert hypocrite de "Campagne de pacification" de la Mongolie et du pays Touva, des hordes de sauvages "civilisés" enrôlées dans l'armée rouge déferlent, apportant destruction et fureur, imposant la sédentarité et une perte d'identité
.
Près de soixante dix ans plus tard, la mémoire d'Aysuun reste vive : elle raconte alors au jeune homme ahuri, en perte de son propre héritage, ce qu'il advint en 1953, année de la création du KGB en remplacement du NKVD, année où soudain elle reconnaît parmi les militaires tout juste arrivés celui qui l'a violée, laissée pour morte, qui a assassiné sa famille, meurtri à jamais sa mère encore en état de sidération, un dénommé Kariakine, hier major aujourd'hui colonel.
Certes traumatisée à perpétuité par cet événement de son enfance, en subissant encore les secousses dans sa vie intime malgré l'amour de Tumur, elle sent jaillir en elle une onde puissante, celle de la revanche d'une femme mais aussi de tout un peuple.
Le monstre a deux passions dans l'existence : jouer du piano et monter à cheval. Pas n'importe quel cheval, un Akhal-Teke, blanc, somptueux, dressé à obéir, du nom de Tara.
À la vue de cet étalon, Aysuun sait qu'elle tient sa vengeance. Aidée par ses amis, sa famille, son amant, le chamane, mais aussi par la Nature elle-même et certains animaux totems, elle met en place son plan : la partie peut commencer ayant pour décor des paysages somptueux, et comme bande son, le vent, les galops des chevaux sauvages, les cris des oiseaux, les chants millénaires, les grognements des ours, le tumulte des eaux, les gémissements d'amour, les hurlements de haines, de terreur, des armes de guerre...
Plusieurs surprises, dont une de taille, vous attendent, vous lecteurs assidus de Ian Manook depuis ses débuts : la boucle est bouclée de très belle façon.
Un texte tantôt cocasse, tantôt puissant, organique, sensuel et toujours... essentiel. Une course poursuite en Sibérie, un thriller haletant et follement intelligent, un roman d'amour inoubliable...
Remarquable !
"Bon, ma légende, tu veux la connaître, c'est bien ça ? Pour ton mémoire d'ethnologie? Je veux bien, mais es-tu prêt à croire ce que je vais te raconter ? Ce n'est pas seulement mon histoire, petit frère, c'est aussi celle d'époques passées, de peuples perdus, de traditions oubliées. De steppes meurtries. Il faut, pour que tu la comprennes, accepter de croire aux esprits-maîtres, à la puissance des èèren en plumes de paon ou en rameaux d'haragan, aux quarante et un cailloux du khuvaanak, aux vajra qui dissipent les obstacles, aux bienfaits sacrés de la cuillère à neuf trous, au Ciel Blanc contre le Ciel Noir..."
